Depuis 1854, l’orgue Beaucourt & Vœgeli

L’orgue de Saint-Hippolyte-du-Fort a certes été malmené par l’histoire, mais il est un témoin tout à fait authentique de l’art des facteurs Hippolyte-César Beaucourt et Jean-Melchior Vœgeli.

Un premier temple avait été construit à Saint-Hippolyte-du-Fort en 1650. Il fut démoli sur ordre de Louis XIV en 1681.

Après la Révolution, le réveil de la communauté protestante accompagne le développement industriel des premières décennies du nouveau siècle. Il ne fallu que deux ans pour mener à bien la construction d’un nouveau temple qui fut inauguré le 13 juillet 1822. Il est à l’image de cet optimisme retrouvé : conçu pour pouvoir accueillir plus de mille célébrants, le temple de Saint-Hippolyte-du-Fort est le plus grand de France et le témoin d’une communauté qui rêvait d’un cycle de développement infini.

En 1853, le conseil presbytéral se lance dans plusieurs travaux d’embellissement du temple, avec la construction de deux tours, la refonte de la cloche, la mise en place d’une horloge et l’achat d’un orgue. Une souscription permet de recueillir 13 300 francs, somme toutefois insuffisante pour réaliser la totalité de l’orgue projeté avec les facteurs d’orgues Beaucourt & Vœgeli de Lyon : l’orgue n’aura que 10 jeux, le récit expressif prévu restant en attente. Le tout pour 10 000 francs.

L’orgue est terminé en atelier au printemps 1854, mais les différents travaux sur le temple obligent à différer sa mise en place. On décide qu’il sera placé sur la tribune qui se trouve au-dessus de la grande porte (soit à l’Ouest), que le buffet sera peint en blanc mat et or, et qu’il sera établi sur les côtés une boiserie destinée à en augmenter la largeur et à cacher la personne qui fera marcher le soufflet. L’orgue est fonctionnel à l’automne 1854, et une organiste est recrutée.

Le buffet comporte un compartiment en haut et en arrière, prévu pour un Récit, de 42 notes avec quatre jeux.
Ce complément devra toutefois attendre 138 ans avant d’être réalisé !

En 1862, l’orgue est en mauvais état et les facteurs d’origine sont contactés. Mais si Hippolyte-César Beaucourt exerce toujours, c’est sans son associé Jean-Melchior Vœgeli, qui a quitté l’association en 1860. Pour autant, H.-C. Beaucourt ne donne pas suite, et c’est le facteur montpelliérain Prosper-Antoine Moitessier qui vient en 1865-66 pour effectuer des réparations pour un montant de 600 francs. Il entretien l’orgue par la suite, mais décède en 1867. L’orgue est de nouveau en mauvais état en 1871 (il ne fonctionne plus). On fait alors appel à Rousselot, de Nîmes, pour de nouvelles réparations, pour 400 francs, se chargeant par la suite de l’entretien pour 100 francs par an. Rousselot a ainsi continué l’entretien apparemment jusqu’en 1897.

On suppose que ces deux réparations (Moitessier et Rousselot), n’ont pas comporté de modifications de l’œuvre de Beaucourt & Vœgeli. En revanche, en 1897, c’est le propre fils de Hippolyte-César Beaucourt, Hugues Beaucourt qui va infliger à l’orgue sa première altération : pour 450 francs, venant s’ajouter à la somme de 500 francs pour les réparations, il remplace la Fourniture par un jeu de Gambe. À cette même occasion, le buffet est repeint, couleur faux-bois, imitation noyer, par R. Fregeirolle.

Ce n’est qu’en 1898 que l’instrument fut repeint en faux noyer alors qu’il était à l’origine peint en blanc mat rehaussé d’or. Ces couleurs étaient fort appréciées par Beaucourt et Vœgeli car on les retrouve dans les orgues construits par eux tels que ceux de Beaucaire, du grand temple de Vauvert ou de l’église Saint-Eugène de Marseille. De plus, ces couleurs sont encore couramment utilisées en Allemagne pour les orgues de cette dimension.

Orgue Beaucourt & Vœgeli,
Collégiale Notre Dame des Pommiers, Beaucaire

Orgue Beaucourt & Voegeli, Beaucaire

À partir des années 1910-1912, Hugues Beaucourt ne veut plus s’occuper de l’instrument et on recherche un facteur pour l’entretenir. On reprend contact avec Rousselot, on écrit au temple de Montpellier, mais il ne subsiste aucune trace de qui fut retenu.

En 1959, sur les conseils de M. Jean Verney, organiste au temple de Nîmes, on s’adresse à Maurice Puget. Celui-ci, en toute fin de vie (il décède le 23 août 1960), effectue une opération assez mutilante sur l’orgue du temple. Les travaux sont inaugurés le 8 mai 1960 par Marie-Louise Girod.

Puget a remplacé l’unique clavier de 54 notes par deux claviers de 56 notes, le pédalier de 18 notes par un pédalier moderne de 30 notes. Il a remplacé le Bourdon 4’ par une Doublette, la Gambe d’Hugues Beaucourt par une Quinte 2 ⅔, l’Euphone par une Trompette d’occasion. Il place au second clavier, un jeu bouché en extension 8-4, utilisant pour cela le Bourdon 8’ prélevé au Grand-Orgue, et allant chercher la basse en empruntant des tuyaux à la Pédale, le Bourdon 4’ du Grand-Orgue, décalé, remplace le Bourdon 8’ Grand-Orgue. Bref : un vaste mélange de la tuyauterie (qui sera reclassée en 1992 par Laurent Plet). Mais les transformations sur la tuyauterie ne sont pas grand-chose par rapport aux modifications faites sur les transmissions : le Récit, nouveau, est à transmission électrique. Pour obtenir des tirasses, le pédalier a été électrifié, mais aussi les 30 premières notes du Grand-Orgue ! Fort heureusement, les sommiers de Grand-Orgue et de Pédale ont été conservés, ainsi que le tirage de jeux, et la soufflerie.

En 1987, une association des amis de l’orgue de Saint-Hippolyte-du-Fort est créée. En 1990, un jeune facteur d’orgues originaire de la région, Sébastien Cosson, considérant qu’un restaurateur digne de ce nom se doit de faire un relevé précis de l’instrument, établit un rapport très complet sur l’orgue.

Sébastien Cosson, précurseur en la matière,  a pensé qu’il ne serait pas inintéressant de traduire [s]on relevé sous une forme hypermédiatique afin de le présenter à un public infiniment plus large que celui que constituaient [s]es proches. Le site, certes ancien, est toujours consultable à cette adresse : hydraule.org

En 1991, un marché est passé avec le facteur Laurent Plet, établi à Macey (Aube), pour la restauration de l’orgue. Outre son équipe habituelle, il est aidé par Sébastien Cosson. Le but recherché est non seulement de restituer l’état Beaucourt & Vœgeli de 1854, mais de réaliser le projet de ces facteurs, d’un orgue à deux claviers, avec 14 jeux.

Deux claviers neufs en copie de Beaucourt sont fabriqués, la mécanique est reconstituée et complétées (il subsistait tout le châssis et 24 rouleaux de l’abrégé de Grand-Orgue, quelques équerres et vergettes, de fragments de l’abrégé de tirasse remployés par Puget comme « bouts de bois »). La soufflerie, qui n’avait pas été transformée, est restaurée, comme également les sommiers de Grand-Orgue et de Pédale, un sommier neuf est fabriqué pour le Récit. Le tirage de jeux est restauré et complété. La tuyauterie a été reclassée et restaurée, les jeux neufs sont en copie de jeux de Beaucourt & Vœgeli relevés dans d’autres orgue des mêmes facteurs (Beaucaire, Marseillan, Saint-Jean-de-Maurienne). Le nouveau Récit n’est pas expressif, malgré l’indication historique d’un projet de « récit expressif », le pédalier de 30 notes de Puget a été conservé, ainsi qu’une tirasse Grand-Orgue qui n’existait pas dans le plan original, l’Euphone n’a pas été reconstitué, la Trompette d’occasion livrée par Puget, jeu qui paraît dater du milieu du XIXème siècle, a été conservé et restauré.

La restauration a été terminée en novembre 1992. La première raison d’être de l’association avait trouvé sa réalisation dans la restauration scrupuleuse du facteur Laurent Plet qui a su faire revivre notre instrument avec une totale fidélité à l’esprit de Beaucourt & Vœgeli sans jamais se départir d’une grande sensibilité musicale.

Compositions comparées

Historique des interventions de 1854 à 1992
ConstructionModificationAgrandissementRestauration
Hippolyte-César BEAUCOURT
& Jean-Melchior VOEGELI
Hugues BEAUCOURT
 
Maurice PUGET
 
Laurent PLET
 
1854189819601992
Grand-Orgue
54 notes
Grand-Orgue
54 notes
Grand-Orgue
56 notes
Grand-Orgue
54 notes
1 • Montre 8'1 • Montre 8'1 • Montre 8'1 • Montre 8'
2 • Prestant 4'2 • Prestant 4'2 • Prestant 4'2 • Prestant 4'
3 • Bourdon 4'3 • Bourdon 4'12 • Doublette 2'15 + 3 • Flûte 4'
4 • Fourniture III-V11 • Gambe 8'4 • Quinte 2' ⅔16 • Fourniture III-V 1
5 • Bourdon 8'5 • Bourdon 8'9 + 5 + 3 • Bourdon 8'5 • Bourdon 8'
6 • Cornet IV6 • Cornet IV6 • Cornet IV6 • Cornet IV
7 • Flûte 8'7 • Flûte 8'7 • Flûte 8'7 • Flûte 8'
8 • Euphone 8'8 • Euphone 8'14 + • Trompette 8'Trompette 8'
Récit
42 notes
Prévu, non posé
Récit
42 notes
Prévu, non posé
Récit
56 notes
 
Récit
42 notes
 
Flûte douce 8'5 • Cor de nuit 8'17 • Flûte douce 8'
Flageolet 4'5 • Flûte douce 4'3 + • Flageolet 4' 2
Haut-Bois 8'18 • Haut-Bois 8'
Voix Humaine 8'19 • Voix Humaine 8'
Pédale
18 notes
Pédale
18 notes
Pédale
18 notes
Pédale
18 notes
9 • Bourdon 16'9 • Bourdon 16'9 + 5 • Bourdon 16'9 • Bourdon 16'
10 • Principal 8'10 • Principal 8'10 • Principal 8'10 + • Principal 8'
II / I I / P II / PI / P sur 30 notes

1. Fourniture cymbalisée ascendante, en 2 pieds, avec reprises sur les Ut et « plafonds » sur les Fa#.
2. Beaucourt l’avait mis au grand orgue sous l’appellation « Flûte 4 » en prévision d’en faire le Flageolet du Récit. Laurent Plet l’a remplacé au grand orgue par une Flûte à cheminée neuve, à partir de l’Ut2.